UN CONTRÔLE PARENTAL ASSOUPLI

Interprétation critique de l’enquête #Génération2020 (5/5)

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L’enquête génération 2020 semble entériner une défaite inattendue : celle du contrôle parental généralisé, serré, voire coercitif, sur les pratiques numériques des enfants et des adolescent·es.

On ne compte plus les articles grand public faisant l’apologie d’un contrôle parental strict sur fond de diabolisation de la technologie. Ils sont si nombreux qu’on en vient à estimer qu’une vaste demande parentale existe à ce sujet, et que l’entreprise n’est pas aisée, tant ces articles regorgent de bons conseils. Les résultats de notre enquête permettent d’éclairer la question. Si l’on prend comme critère celui des pratiques majoritaires, telles que relatées par les répondant·es, la pression parentale apparaît globalement plus faible qu’attendu, à quelques éléments près : la gestion du temps et la gestion des dépenses. Ainsi, pour plus de la moitié des moins de douze ans, ce sont les parents qui gèrent le moment et la durée d’utilisation. Ils et elles trouvent ces derniers généralement excessifs, et porteurs d’effets psychiques négatifs. Tout naturellement, c’est sur cette dimension que portent les principaux efforts de régulation et/ou de négociation entre adultes et enfants, assortis d’un contrôle sur l’observance des règles.

 « Quand mes parents me disaient que je jouais trop, c’est plus quand j’étais petit. Comme c’était nouveau, ça fait un peu peur. C’est comme Internet, au début, tout le monde avait peur genre « ça va créer des problèmes psychologiques chez lui ! » […] Quand j’étais petit j’avais beaucoup de remarques, mais maintenant les gens justement ils me demandent quoi quand je joue moins ! […] « pourquoi est-ce que tu joues pas ? ».

 « Moi je pouvais l’utiliser que les samedis et les dimanches […] que quand c’était les jours de congé ».

Moins d’un tiers des parents sont crédités comme régulateurs·rices des pratiques et des contenus : ce qu’on peut faire avec les écrans, où on peut les utiliser, ce qu’on peut y publier, avec qui y discuter. De surcroît, sur ces différents éléments, selon les répondant·es, la négociation est davantage initiée par les enfants eux-mêmes. Ce manque de contrôle direct semble par ailleurs profiler une certaine « paix dans les familles », puisque les parents restent les premiers légitimés à pouvoir intervenir en cas de pépin.

Ce sont les ados qui décident

Du côté des adolescent·es, le contrôle parental perd encore de son impact. Dans la grande majorité des cas, ce sont les jeunes eux-mêmes qui décident où, quand, et combien de temps ils ou elles utilisent leurs écrans, même si la question du temps passé fait l’objet de certaines tensions.

« Parfois je me désactive, puis je me remets dessus… Parfois je me dis « les réseaux, je passe trop de temps dessus » … Mais j’arrive pas en fait, et puis je refais des comptes ! […] parce que quand je suis sur mon GSM, par exemple dans mon salon avec la famille, j’écoute pas ce qui se passe en fait. Et donc pour ça je me suis dit, et aussi pour les études, peut-être que c’est mieux de ne plus être dessus. Mais j’arrive pas […] mes parents m’interpellent, ils me disent « mais on dirait qu’il est greffé ton téléphone ! ».

Dans cette tranche d’âge, les usages font, à tout le moins, l’objet d’une faible négociation préalable avec les parents. Les adolescent·es régulent eux-mêmes leurs propres activités. Vis-à-vis de leurs tuteurs, Ils et elles prennent soin de faire rempart sur un plan technologique, en téléchargeant leurs propres applications, mais aussi sur un plan physique, en se réfugiant dans leur chambre, ou en étant présent au cœur du foyer tout en étant mobilisé·es par leur smartphone. La transhumance adolescente vers les espaces intimes et privés de la chambre est souvent vue par les parents comme un signe d’appétence excessive pour les nouvelles technologies. Pour les ados, les interfaces numériques sont avant tout un lieu d’exploration identitaire autonome, à l’abri du regard parental. Leur usage est le signe d’une bonne vie sociale.

Selon notre enquête, aucune zone d’activité numérique adolescente ne semble être drastiquement ou autoritairement prise en charge par ces parents mis en touche, si ce n’est sur le plan des investissements financiers. Moins encore, en ce qui met en jeu des compétences technico-culturelles (choix des jeux ou des applications). Le basculement de confiance s’opère : en cas de souci, les parents sont disqualifiés au bénéfice des pairs.

 « Je me suis acheté ma propre PlayStation moi-même grâce à mon job étudiant. Et pourtant, j’en n’abuse pas. Je me mets mois même mes limites maintenant […] le fait d’avoir mis des règles, mais de ne pas nous avoir interdit de jouer, de la part de mes parents, il y a un équilibre. Parce que si t’interdis à un enfant de jouer, à un moment il va jouer ! […] il faut qu’il y ait des limites, mais pas trop ».

Tension entre familles et individus

Comment interpréter ces données différentes selon la classe d’âge des répondant·es ? De l’enfance à l’adolescence, deux pôles de socialisation interagissent, entrent en tension, et basculent de l’un vers l’autre : celui de la famille, et celui des ami·es. À ce titre, le rôle fédérateur de l’écran de télévision familial, voire de l’ordi partagé, est périmé. Les écrans ne sont plus les lieux centraux des larges et longues rencontres familiales. On s’y retrouve bien quelques fois, mais c’est davantage par volonté de partage occasionnel. Avec la généralisation des réseaux sociaux et l’individualisation des pratiques de communication en ligne (tablette, smartphone, personal computers), les écrans connectés facilitent les logiques de distanciation. Ils liquéfient les possibilités d’un contrôle parental serré, car la socioculture juvénile s’élabore depuis l’intimité de la chambre, en mode « hors-salon ». Plus l’équipement numérique s’individualise, plus les temps collectifs s’en trouvent fragiles et rares.

 « Ben déjà, chacun a la télé dans sa chambre, donc chacun regarde ce qu’il veut ».

Dans ce paysage, le smartphone semble jouer un rôle-clé.  De façon ambiguë, il est à l’intersection entre le souci parental de contrôle à distance, et pour les enfants et, surtout pour les ados, la nécessité de communication proche avec les pairs.

Dans l’acceptation des pratiques adolescentes par des parents qui ont perdu la tour de contrôle de vue, divers enjeux sont à l’œuvre. Pour les jeunes, la mutualisation des comportements numériques neutralise la crainte d’être mis·e sur la touche par les autres. Cette préoccupation est à mettre en lien avec diverses pratiques : des échanges intenses et prolongés entre ami·es ; un important volume de publications de photos de groupes, commentées et likées sans relâche. Ces activités seraient souvent admises par des parents conscients de la nécessité des équipements numériques et des pratiques en ligne pour des enfants cherchant à se conformer aux codes sociaux de leur âge. Il s’agirait là, pour les parents, d’un devoir de connexion technologique  inédit, répondant, pour les enfants, à un droit de communication entre pairs. Dans ces conditions, la concession de l’accès aux écrans connectés expliquerait pour partie le contrôle vertical (de parent à enfant) centré sur les débordements chronophages, et les nombreuses questions éducatives que les parents se posent à l’égard de la gestion du temps. Se connecter, oui, il le faut, mais pas trop, on le doit.

« Je suis entre quatre et cinq heures par jours sur les réseaux. Ouais ma mère elle est pas trop d’accord que je passe mon temps sur les réseaux, mais le seul truc qu’elle tolère pas, c’est qu’on soit à table avec son smartphone. Moi elle sait bien que je vais pas abuser et tout ça, mais mes petits frères, elle les contrôle. Elle veut pas qu’on soit trop par rapport à ça, parce qu’elle elle a pas connu ça ».

Les déclarations des répondant·es montrent que les parents 2020 ont lâché du lest par rapport à leurs devanciers. Ils et elles ont cédé ou perdu le contrôle d’un certain nombre de territoires numériques.  L’enquête entérine ce paysage, mais elle ne rend pas compte de la probable tonalité complexe des négociations, sans doute âprement menées par de jeunes ados qui tentent de convaincre de la nécessité des équipements numériques. Car en face, ils et elles trouvent des parents doublement inquiets, balançant entre un sous-équipement qui serait source d’exclusion, et un sur-équipement préfaçant les dangers potentiels liés à son usage. Au centre de ces enjeux contradictoires figure la socialisation juvénile, ayant pour finalité l’émancipation du jeune. Il n’est donc pas étonnant que les usages des écrans connectés soient l’objet d’une lutte, qui met parfois les familles sous tension, mais dont l’issue est connue.

Ici, mais ailleurs

Les parents entendent contrôler les pratiques. Les adolescents et adolescentes expriment le besoin et le plaisir de se retrouver seul·es dans l’intimité de leurs espaces personnels, où la gestion du temps semble leur appartenir. Ce jeu de chat et de souris déclenche régulièrement un phénomène de « coprésence » dans les espaces familiaux collectifs, chacun·e y étant absorbé par ses propres écrans, parents en premier. La télévision allumée participe à l’impression d’être ensemble.

« Ce qui se passe dans ma famille, je suis au courant, quand je regarde la télé avec eux, par contre j’aime bien avoir l’avis de mes copines sur ce qui se passe dans leur vie, c’est plus intéressant »

Ces occasions de partage sont parfois fixées comme des rendez-vous rituels qui rythment la vie familiale. Ils sont aussi un moyen de rassurer certains parents qui veulent avoir connaissance des contenus privilégiés par leurs enfants présents à leurs côtés : « Internet n’a pas qu’un potentiel centrifuge dans la famille. En autorisant la possibilité de sortir virtuellement du foyer tout en y restant physiquement, il peut paradoxalement donner un contenu fort aux liens familiaux et se couler dans des modes de vie assez traditionnels. Les enfants sont en effet potentiellement moins happés en dehors du foyer[1] ».

Mais alors, qui contrôle, quand la famille cesse de le faire ? C’est le groupe de pairs qui reprend cette fonction de régulation. Dans les médias sociaux, la quête de rapports profonds aboutit souvent à la mise en place d’un contrôle réciproque. Sur les comptes personnels, débits et crédits sont largement et implicitement comptabilisés. Et surtout, on s’observe beaucoup, on décide de légitimer certains contenus en les alimentant, et on entreprend de décrédibiliser d’autres en adoptant un comportement passif, de simple observateur muet. L’investissement émotionnel adolescent est faible sur les contenus, à l’inverse de l’investissement porté sur la force des liens avec les pairs. La sociabilité, l’amitié, sont les valeurs juvéniles que les adolescents défendent, bien loin de la peur des risques et dangers liés à leurs pratiques.

« Ben quand je publie un truc, j’ai tout de suite des comms du genre fais gaffe à tes sources, ou tu devrais pas publier ça, tu devrais faire attention, même de gens que je ne connais pas. Du coup, je fais une barrière à ce que je publie. Je trouve ça épouvantable, les commentaires négatifs ».

Celles et ceux qui se confrontent de près à la jeunesse savent qu’il est méprisant de tenir les adolescent·es pour une catégorie sans valeurs ou sans lois, tous et toutes a priori incapables, avant la majorité, de discerner les usages futiles des pratiques utiles à eux-mêmes ou aux autres : « Toutes ces conclusions peuvent s’appliquer à d’autres catégories sociales qui ont une vie active sur Internet. Ce qui est différent pour eux est qu’ils se construisent une identité, avec bien plus de contraintes, et qu’ils recherchent une liberté qu’ils doivent conquérir face à plusieurs représentants de l’autorité, à la différence des adultes qui l’ont déjà obtenue. Ils utilisent pour cela d’une manière très inventive les outils numériques à leur disposition. Les adultes qui doivent subir des contraintes dans leur vie de tous les jours le font de la même manière[2] ».

Selon notre enquête, si leurs parents raisonnent les pratiques sociales en termes de technologie à maîtriser et contrôler,  les adolescent·es connecté·es définissent  les pratiques sociales à réguler, par-delà les écrans.  

Yves Collard – Septembre 2020


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Cette analyse propose une interprétation critique de l’enquête #Génération2020, réalisée par l’asbl Média Animation en partenariat avec le Conseil Supérieur de l’Education aux Médias de la Fédération Wallonie-Bruxelles (CSEM). Celle-ci a été menée auprès de plus de 2000 élèves, dans 42 écoles. Elle est à découvrir dans sa globalité sur le site https://www.generation2020.be/

#Génération2020 est une enquête réalisée dans le cadre du projet B-BICO, consortium pour un meilleur usage du web par les jeunes.


[1] Bénédicte Havard Duclos et Dominique Pasquier, « Faire famille avec internet : Une enquête auprès de mères de milieux populaires », Enfances Familles Générations [En ligne], 31 | 2018, mis en ligne le 22 décembre 2018, consulté le 10 septembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/efg/5527

[2] Dana Boyd, Henri Le Crosnier (trad.), « C’est compliqué : les vies numériques des adolescents », CF éditions, 2016.