STRESS, HARCÈLEMENT, SEXTING : QUELLE VISION LES JEUNES ONT-ILS DE CE QUI INQUIÈTE LEURS PARENTS ?

Interprétation critique de l’enquête #Génération2020 (4/5)

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Les discours sur les usages problématiques des écrans font souvent état de trois dérives, particulièrement préoccupantes quand elles impliquent les jeunes. Il s’agit de la centration abusive sur les activités numériques plutôt que sur les activités dites « réelles », souvent identifiée comme de la cyberdépendance ; de la violence en ligne, généralisée sous le terme de cyberharcèlement ; de la sexualité à distance, en regard des potentiels effets dommageables pour qui s’y adonne.

Ces différents éléments sont pourtant largement préexistants aux usages numériques : passion pour un objet ou une activité, disputes et harcèlement, curiosité sexuelle et badinage précoce n’ont pas attendu les écrans pour être vus comme problématiques sur un plan social, psychologique ou moral. Mais, aux yeux de nombreux adultes, le déplacement d’un certain nombre de pratiques de la vie courante vers les espaces numériques génère des questionnements, des polémiques, des inquiétudes. Les écrans et leurs usages sont fréquemment accusés d’être la cause de problèmes neufs, ou, à tout le moins, d’amplifier ces derniers.

Ainsi se répandent dans le grand public des concepts associés aux pathologies psychologiques ou sociales, comme la cyberdépendance ou la toxicomanie des réseaux sociaux, le cyberharcèlement.  Ces notions sont largement discutées par les chercheurs et chercheuses, qui préfèrent décrire des comportements de consommation excessive ou problématique, et avancent la nécessité de délimiter avec plus de justesse ce que ces notions recouvrent.

Les discours communément répandus négligent souvent de questionner avec précision les pratiques numériques juvéniles aux finalités pourtant fondamentales. Les supports d’information destinés au grand public alertent régulièrement l’opinion sur les seuls usages relationnels problématiques. Ils donnent l’impression que le phénomène est à la fois récent, exclusif et d’une ampleur inédite. On s’inquiète, plutôt qu’on évalue les relations complexes entre les besoins adolescents et les nouveaux espaces où ceux-ci s’expriment désormais.

Des médias avant tout sociaux

Si les jeunes admettent avoir du mal à se passer de leurs tablettes, smartphones ou autres objets connectés, c’est pour les possibilités de mise en relation qu’ils et elles autorisent. Les jeunes s’informent, potentiellement en réseaux, partagent des contenus avec d’autres, entrent en contact avec leurs pairs, ou maintiennent celui-ci : autant d’activités nécessaires au processus de socialisation juvénile, dans un entre-soi qui tient souvent les parents à distance.

Jouer, s’informer, mais aussi tromper l’ennui. Traîner en ligne. Passer le temps, beaucoup de temps, là où beaucoup d’adultes y voient une perte, une parenthèse futile, débordante, voire addictive. L’absence de légitimité des pratiques numériques adolescentes compte beaucoup dans les actes du procès mené contre les écrans. La définition de la cyberdépendance, que l’on confond souvent avec des usages excessifs ou problématiques des écrans, n’est, elle, toujours pas arrêtée, et reste floue pour le grand public.

Les jeunes interrogé·es concèdent peiner à se passer des écrans. Ils et elles constatent qu’il en va de même pour leurs parents. Pour autant, ils et elles n’identifient pas spontanément un état de dépendance. Au contraire, les jeunes envisagent davantage les fonctions utiles des écrans et … y consacrent le temps nécessaire. Il semble bien que la notion de dépendance soit héritée du discours parental ou, plus généralement, adulte, et soit saturée par les analogies avec la toxicomanie. Les adolescent·es interrogé·es dans notre enquête ne fournissent pas matière à nourrir ce genre de diagnostic, fréquemment remis en cause sur un plan scientifique.

Comme dans de nombreuses études abordant ces sujets, les questions adressées aux jeunes ont ici principalement été centrées sur l’attachement à la tablette (l’objet), et non aux pratiques (la socialisation, l’information, le jeu). Or, l’intérêt passionné voire excessif pour ces activités est inhérent aux tranches d’âge consultées. Il permet de bâtir et entretenir une bulle relationnelle solide et rassurante, faite de contacts libres avec le monde, et, d’une certaine manière, échappant peu à peu aux prescrits parentaux. Moments de connexion autonomes, méthodes et contenus d’information personnels, multiples et complexes, via divers écrans, choix d’amitiés exclusives enrichies par de fréquents va-et-vient communicationnels, sont autant de manières de grandir.

 « Parfois pendant les intercours je suis sur mon téléphone, parce que à la maison j’ai pas le temps en fait, je mange, je vais directement au foot, aller à l’entraînement… Avant ça je dois faire mes devoirs donc voilà j’ai pas trop le temps. Ouais, parfois je réponds, je reste sur mon lit et je regarde les messages, parfois là je reste peut-être une heure, deux heures trente, et après mon téléphone s’éteint. Parfois je regarde Netflix aussi. Une fois que je suis + posé, sinon j’ai pas le temps […] ou quand je prends le métro, je suis sur mon téléphone […] je suis sur Instagram, je like des photos, des actualités, parfois je regarde un peu le journal. Je suis un peu sur tout en général. Peut-être je vais regarder des émissions, les actualités du jour, je vais pas rester que sur Insta, sur Netflix… ».

À la découverte de soi

Dans cette enquête, une section spécifique a été consacrée aux pratiques de sexting[1]. Dans les interfaces interactives, on se confronte aux autres, avec bonheur ou fracas, on y teste sa vie de futur adulte, on y élabore son identité, notamment à coups de selfies, en nombre et fréquence autorégulés. On y mène aussi ses premières découvertes sexuelles. C’est en effet, pour ceux que la réalité corporelle inhibe, une alternative pour tenter progressivement l’aventure des rencontres amoureuses. L’adolescence est une période de tests multiples sur ce terrain-là, aussi.

En matière d’exposition et de diffusion de soi, que les jeunes considèrent souvent comme un aspect périphérique, les jeunes enquêtés définissent ce qui s’inscrit dans une norme acceptable ou relève des écarts proscrits. Peu d’adolescent·es déclarent produire et publier des photos coquines personnelles. Pour celles et ceux qui s’y adonnent, poser nu est envisageable, avec une différence notable entre filles et garçons. De la même manière, plus de garçons que de filles acceptent y être reconnaissables. Ces éléments devraient conduire à explorer davantage la question des normes sociales genrées sur ces questions.

Si certain·es jeunes admettent le principe d’échanges visuels coquins, ils et elles le soumettent à diverses conditions. Un certain nombre d’éléments contextuels ou motivationnels doivent être rencontrés. Ainsi, la mise en scène sexy ou coquine de soi doit se faire dans un cadre privé et non public ou semi-public. Dans un certain nombre de cas, qu’il faudrait évaluer plus finement, c’est à la demande (avec plus ou moins d’insistance) du ou de la partenaire, et non de manière délibérée ou sans discussion préalable, que ce type de document est échangé. Pour les jeunes, cette pratique fait partie des jeux sexuels moralement acceptables, même si peu déclarent s’y livrer.

 « Ça dépend un peu de l’expérience de chacun… Depuis qu’il y a les réseaux tout le monde le fait, c’est devenu une habitude […] moi j’ai déjà reçu […] si la personne elle me plaît, voilà je suis content. Mais si c’est une personne que je ne connais pas, je serais choqué. Après si c’est une personne que t’aimes beaucoup, pourquoi pas. Mais envoyer des choses, moi, de moi, j’ai jamais fait […] mais pour moi c’est pas un problème. Y’a pas que les jeunes qui le font ! Y’a des parents aussi qui le font ! Je dirais que c’est un truc naturel, des envies de l’homme et de la femme. »

Le badinage avec des inconnu·es est proscrit. On n’envoie pas n’importe quoi à n’importe qui, et certainement pas à des relations lointaines ou indignes de confiance. En matière d’échanges coquins visuels, on retrouve la construction sociale des normes de masculinité et de féminité : au cours des entretiens, ce sont plus souvent des garçons qui sont réputés produire des images et les solliciter. Quand une jeune fille fait l’expérience de recevoir une dick pic [2] non souhaitée, elle le vit davantage comme une blague très lourde, voire choquante, que comme une véritable agression. Cela entraîne, néanmoins, comme sanction immédiate et inconditionnelle, le « blocage » de l’agresseur, même si jusque-là, les sentiments étaient positifs envers le photographe de l’extrême. Si, pour les garçons, cette pratique est de nature « à choquer les filles », les filles trouvent cela « dégueu », déclarant de manière unanime que ça ne se fait pas, même si certaines les partagent entre elles « pour en rire ».

 « Moi j’ai jamais reçu de photos obscènes de mecs, peut-être parce que je suis en couple et que je stoppe direct. Mais y a plein de copines qui en reçoivent, et même souvent. Nous, on trouve ça choquant, mais on en discute. Je crois bien que les mecs pensent que ça nous intéresse (rires) mais c’est pas la bonne manière de nous draguer, ou alors ils ont besoin de ça pour se rassurer, mais entre filles, on discute de ça et on bloque direct ».

La délimitation entre ce qui est autorisé ou non reste néanmoins floue. Désigner ce qui est sexy, coquin, sexuel, ou vulgaire est une entreprise hasardeuse, une norme qui s’évalue au cas par cas. C’est le groupe qui semble déterminer ce qui est acceptable ou pas. Dès lors, la prise de risque est difficilement mesurable, en l’absence de critères formels permettant de l’apprécier. À ce titre, l’espace de négociation identitaire sur le corps des femmes reste étroit.

« Moi je trouve qu’il y a beaucoup de filles qui se dénudent, qui mettent de grands décolletés pour qu’on les remarque, et plus t’es dénudée plus t’as de j’aime, c’est trop bizarre. Pour moi une fille dénudée va avoir plein de like des garçons, et si elle est normale, des likes de filles. Un garçon torse nu ça choque pas, mais une fille en bikini, déjà, oui. Pour moi, niveau garçon y a pas de limite. Mais ça, ça a toujours été. Plus une fille est dénudée, plus c’est une pute. Un garçon, il peut faire ce qu’il veut. C’est pareil sur les réseaux sociaux ».

Au cours des entretiens avec les jeunes, l’exhibition des corps masculins a été rarement spontanément évoquée. Elle semble peu réprimée, si ce n’est à propos des photos de sexe en gros plan.

Toutefois, une règle semble s’imposer à l’ensemble des jeunes interrogés : la limite à ne pas dépasser est (davantage pour les filles que pour les garçons) la publication publique de photo en sous-vêtements (pour les deux sexes) et en bikini pour les filles.

 « Moi y a des choses que je ne ferai jamais sur les réseaux sociaux, c’est poster une photo de moi en bikini par exemple. »

Cette norme vole en éclats quand il s’agit d’échanges privés entre partenaires ou à l’intérieur d’une sphère d’ami·es du même sexe, en qui on place sa confiance. Cette différence fondamentale entre vie privée et vie publique semble bien maîtrisée par les jeunes interrogé·es au cours de l’enquête.

Enfin, plus on grimpe en âge, moins l’intrusion de la part d’hommes inconnus plus âgés ne semble être redoutée. De la même manière, cette inquiétude semble moins intense chez les jeunes interrogé·es qu’elle peut l’être chez certains. Très en dehors des normes en usage dans les pratiques d’échanges sexuels, ces éventuels partenaires, assimilés aux « mythos » (menteurs ou trompeurs) font clairement partie de ceux qu’on ne rencontrera pas.

 « Il y a un monsieur que je connaissais pas qui m’envoyait des stickers, il avait marqué « papa » mais je connais le numéro de mon papa et je savais que c’était pas lui. J’en ai parlé à mes parents, je l’ai bloqué »

L’avancée en âge, et surtout la multiplication des discussions entre pairs sur ces sujets, participent à l’enrichissement de l’appréhension du risque. Ces échanges permettent de construire et évaluer les prescrits collectifs, davantage encore dans un cercle restreint de figures amicales centrales. Mais ces codes de conduite peuvent être transgressés dans le cadre affectif privé pour « faire plaisir au partenaire », ou « renforcer l’intimité du couple ». Le risque de la trahison par le partenaire est pourtant bien connu, même si aucun·e jeune n’avoue en avoir été la victime.

« Faut faire attention à ce qu’on poste, surtout quand on est une fille, et puis c’est quand même privé, son corps, et puis y des mecs qui peuvent piquer ces photos-là. Maintenant, entre filles et mecs qui sortent ensemble je sais que ça peut arriver. Je sais ce que je peux faire, selon mon avis, quoi ».

Ces éléments, rapportés tant par les filles que les garçons, montrent la puissance du groupe sur les pratiques individuelles. En filigrane, ils et elles mettent en relief les rapports de pouvoir et de domination genrée. 

 « Une fille ça doit être parfait. Moi j’avais fêté mon anniversaire et puis j’étais pompette, une vidéo a circulé et tout de suite j’ai reçu des sales commentaires sur ma tenue et mon physique. »

Enfin, les échanges produits dans le cadre de cette enquête tendent à valider l’hypothèse d’une norme hétérosexuelle en vigueur dans les espaces numériques : dans les exemples qu’ils et elles verbalisent, aucun·e jeune n’a évoqué l’homo ou la bisexualité.

Harcèlement, symbole de toutes les violences

Un jeune sur dix confie avoir été victime de cyberharcèlement. Conformément à ce qui ressort de la pensée commune, le cyberharcèlement est, en quelque sorte, le « trou noir » qui absorbe les autres violentes manifestations d’hostilité (dispute, attaque, bannissement d’un groupe…). Les jeunes annoncent y prêter une attention lointaine, ou du moins, le relativisent. Les jeunes enquêté·es confient essentiellement avoir été victimes de ce type de problème de la part de personnes connues. Témoins ou victimes, l’attitude généralement plébiscitée est de quitter l’espace numérique pour en parler avec les auteur·es. La dispute ou l’agression paraît un moment social vécu aussi bien en ligne qu’en dehors.

 « Quand j’étais plus jeune, ma grande sœur prenait parfois mon téléphone pour regarder à qui je parlais etc. Au début je n’étais pas contente mais maintenant je comprends, avec tout ce qui se passe […] les pédophiles, on peut tomber sur des personnes mal intentionnées, ça je l’ai su par après […] j’ai eu une personne mal intentionnée […] il y a un garçon qui m’a envoyé sa partie intime… Je l’ai montré à mon cousin, qui est plus âgé que moi et qui a été régler l’histoire et voir le garçon… […] et maintenant le rôle que ma grande sœur avait pour moi, je l’ai pour ma petite sœur ! […] j’ai vu qu’elle ne voulait pas donner son code parce qu’elle se faisait harceler, donc moi je suis vite montée dans les tours, ma mère est partie à l’école et a réglé cette histoire. Ma sœur elle n’osait pas le dire, elle pensait qu’on allait crier ».

La notion d’entraide est au cœur de la sociabilité numérique adolescente. Les adolescent·es mobilisent prioritairement les réseaux sociaux numériques pour échanger sur les questions dont ils et elles ne peuvent discuter facilement avec les adultes, a fortiori les parents. Ils et elles se font même éducateur d’adultes quand la maîtrise des usages semble leur échapper. 

« Moi je suis plus prudente que ma grande sœur, elle a 28 ans et, des fois, je lui dis : “mais non, ça c’est too much ! ” ».

Loin de l’appréhension du monde des écrans comme un territoire à part et singulier, une copie artificielle où tout advient en clair-obscur, les jeunes interrogés confirment la normalité des usages numériques à travers une forme de banalisation des relations en ligne.

Ces différents éléments semblent bien confirmer que le numérique est une porte d’entrée de la sociabilité adolescente. Ils entérinent la porosité entre les pratiques dites « virtuelles » et celles qui seraient « réelles ». Sur ce plan, leur vision fondamentale est une remise en question épistémologique des jugements et analyses de nombreux adultes qu’ils et elles côtoient. Une partie des activités dites « de la vraie vie » se sont aujourd’hui déployées dans les médias sociaux, sans crier gare. On y bavarde, on s’y informe, on y joue, apprenant ainsi les différents codes de communication en société numérique. On y fait des rencontres, on s’y dispute parfois aussi. On y expérimente ses façons d’être, son identité. Tous ces déplacements de pratiques impliquent de renégocier les manières de faire société, d’y faire au fond le même qu’autrefois, mais « autrement », et même de multiplier de nouvelles formes d’interactions sociales plus complexes.

Yves Collard – Septembre 2020


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Cette analyse propose une interprétation critique de l’enquête #Génération2020, réalisée par l’asbl Média Animation en partenariat avec le Conseil Supérieur de l’Education aux Médias de la Fédération Wallonie-Bruxelles (CSEM). Celle-ci a été menée auprès de plus de 2000 élèves, dans 42 écoles. Elle est à découvrir dans sa globalité sur le site https://www.generation2020.be/

#Génération2020 est une enquête réalisée dans le cadre du projet B-BICO, consortium pour un meilleur usage du web par les jeunes.


[1] Envoi de textes, photos ou vidéos à caractère sexuellement explicite ou suggestif envoyés ou reçus par le biais des nouvelles technologies, souvent appelés « nudes » par les jeunes, sans pour autant que la nudité y soit convoquée.

[2] Une dick pic, abréviation de « picture », « image » en anglais, et de « dick », désignant vulgairement le pénis en anglais, est une photo de pénis, généralement en érection, qui est envoyée en ligne.Cette pratique est considérée comme une forme de violence sexuelle quand elle est faite sans le consentement du ou de la destinataire.